Le mot Rrom, avec un ou deux "r" à l'initiale, est d'usage de plus en plus fréquent dans l'ensemble des langues d'Europe et il devient ainsi familier au lecteur français. On l'emploie pour désigner un peuple parti de l'Inde au XIème siècle de notre ère et parvenu un ou deux siècles plus tard dans l'Empire byzantin puis éparpillé en Europe. Ce qui est souvent plus difficile à saisir, c'est le rapport entre la notion de "Rrom" et celle de "tsigane". Même si bien des écrits présentent "Rrom" comme un équivalent politiquement correct de "tsigane", il n'en est rien. Malgré un rapport certain entre ces deux notions, chacune d'elle a son sens et ses valeurs : Rrom n'est pas tsigane, et tsigane n'est pas Rrom, un peu comme une fleur rouge n'est pas forcément une rose et une rose n'est pas forcément une fleur rouge, ou encore comme Arabe n'est pas forcément Maghrébin et Maghrébin n'est pas forcément Arabe. "Rrom" désigne avant tout cette nation essentiellement européenne, sans territoire compact et originaire de l'Inde du nord; c'est le mot utilisé par les intéressés eux-mêmes. Nous reviendrons plus loin sur le mot "tsigane", dont les sens sont beaucoup plus fluctuants et qui reflète une vision exogène, celle des autres populations, parfois empreinte de racisme, sur certains groupes à modes de vie spécifiques.

 

        L'origine indienne des Rroms est connue depuis leur arrivée en Europe, car plusieurs documents en attestent formellement dès 1422. Puis elle cède la place à "l'énigme des origines d'un peuple sans feu ni lieu, errant, camps volants, fils du vent" et autres qualificatifs mystérieux, forgés pour mieux marginaliser des nouveaux-venus sur les terres européennes et contre lesquels commençaient de se dresser les autorités laïques et religieuses. On les faisait donc venir d'Egypte, de l'Atlantide, de Bohème, d'Ethiopie ou de la Mésopotamie antique. Puis, vers la fin du XVIIIème, la comparaison de la langue rromani avec le sanscrit redémontre l'origine indienne, en fait jamais vraiment oubliée, des Rroms. C'est à la même époque que Jones établit la parenté entre le sanscrit et les langues européennes classiques : le latin et le grec. L'origine indienne des Rroms est donc fermement établie depuis près de 250 ans, même si jusqu'à aujourd'hui il est des bonimenteurs qui la nient pour mieux fasciner les âmes avides de mystère à bon marché.

 

        Pourtant, les spéculations ont continué bon train, cette fois à l'intérieur de l'espace indien, jusqu'à la découverte, à la fin du XXème siècle, du manuscrit Kitab al-Yamini (Livre des Yamins) d'Abu Nasr Al-'Utbi, chroniqueur arabe du XIème siècle; celui-ci en effet donne assez d'éléments pour placer le lieu d'origine des Rroms à Kannauj (Uttar Pradesh), capitale culturelle, spirituelle et en partie économique de l'Inde du Nord depuis le VIIème siècle, époque de l'illustre empereur Harśa, jusqu'à sa destruction en 1018. C'est en effet l'année où le Sultan afghan Mahmoud de Ghazni, qui avait déjà opéré des razzias sur le Penjab et le Multan, perce bien plus à l'est et fond sur Kannauj, dont il avait entendu vanter les fabuleuses richesses. Il en reviendra avec des dizaines de chariots emplis de joyaux, notamment de rubis, avec 385 éléphants et surtout avec les 53.000 habitants de la ville. Djainchand, leur souverain apparemment adepte de la non-violence, s'était livré sans combat (seuls les djohars avaient préféré se suicider) et avec lui la population de cette capitale, essentiellement composée de notables, d'artisans, de négociants et d'artistes. Ceux qui survécurent au convoi en plein hiver jusqu'à Kaboul y furent vendus à des commerçants du Khorassan (de langue persane, aujourd'hui en Turkménie et Iran). Il semble qu'à l'époque le mot "Rćomba" (avec un rć prononcé la langue retournée vers le palais) ait désigné les artistes. Aujourd'hui en Inde, ce mot désigne des baladins, voire des voleurs, de basse condition mais rien ne prouve qu'à l'époque le terme ait été péjoratif. Quoi qu'il en soit, une fois arrivés au Khorassan, ce sont les artistes qui frappèrent le plus la population locale et on peut expliquer ainsi que leur nom fut utilisé, sous la forme Rćoma, pour désigner l'ensemble de ce contingent socialement composite. C'est ce mot qui est resté jusqu'à nos jours dans le mot Rrom, féminin Rromni, pluriel Rroma. C'est aussi celui que l'on retrouve dans Romanichel, parvenu en français semble-t-il par l'anglais (litt. "nation rromani" rromani sel).

 

        Mais à l'époque, tous les Indiens (et l'Histoire en avaient vu passer bon nombre en direction de l'Iran, même s'ils n'étaient pas structurés en groupes comme les habitants de Kannauj, ni d'origine aussi compacte) portaient le nom de leur pays d'origine Sindh, c'est-à-dire en vieil arabe "Inde" (et non pas seulement le Sindh actuel), qui donna Hind~ en persan et Ind~ en grec ionien, puisque c'était les Ioniens qui commerçaient avec ces contrées. On a avancé que le nom des Sintés (pluriel de Sinto) venait de cette racine, mais l'évolution de ~nd~ en ~nt~ semble trop opposée aux lois de la phonétique pour rendre cette filiation plausible. Pourtant, il existe en Hongrie, Autriche et Slovénie des Rroms dont le dialecte connaît bel et bien l'évolution de ~nd~ en ~nt~. En outre, leur parler est intermédiaire entre le rromani et le sinto et, si tous se reconnaissent "Rroms", certains se définissent aussi comme Sintés... L'hypothèse que Sinto vient de Sindh reprend donc vigueur à la lumière de ces faits.

 

        Il semble en réalité qu'initialement tous les descendants des Kannaujis déportés par Mahmoud aient porté les deux noms de Rroms et Sintés. Or, une fois en Europe, le nom de Sinto aurait été oublié entièrement (ou presque, car des traces subsistent au XIXème siècle en Transylvanie) en Europe de l'Est, le vocable "Rrom" faisant alors office à la fois d'ethnikon et de nom commun désignant l'époux. En Europe germanique et occidentale au contraire, le mot "rrom" s'est cantonné au sens d'"époux" et c'est Sinto qui est devenu l'ethnikon — sauf en Espagne et Finlande, où c'est le vieux mot Kalo (litt. "noir") qui remplit cette fonction. De nos jours, les descendants tant allemands qu'italiens des Kannaujis s'appellent Sintés mais ceci, contrairement à ce que l'on a longtemps cru sur la simple foi du nom, ne prouve aucune parenté privilégiée entre eux, simplement ils partagent le trait d'avoir maintenu l'usage de Sinto comme ethnikon. Ils ne sont ni plus ni moins proches entre eux qu'avec les autres Rroms., ceux de l'Est, et les Kalés. Simplement ceux d'Italie se définissent comme Sintés piemontesi ou Sintés lombardesi et ceux d'Allemagne comme Sinti (ou Cinti) en utilisant l'expression Sinti und Rroma pour bien se démarquer des Rroms proprement dits, parvenus après eux en terres germaniques. Quant à ceux de France, s'ils utilisent souvent le mot Sinto pour se nommer dans leur langue maternelle (appelée par eux romnepen < rrom), ils se présentent en général comme Manouches (manuś "être humain") en parlant français avec les autres populations. "Manouche" est donc en quelque sorte l'équivalent "français" du mot Sinto et non une insulte comme beaucoup de racistes le croient.

 

        Les noms énumérés jusqu'ici : Rrom, Sinto, Kalo et Manuś proviennent de la langue rromani, mais il en est d'autres qui ont été plaqués sur les Rroms par les paysans des pays traversés, notamment "Tsigane" et "Gitan". Ces deux mots viennent du Grec :

        Ǒ "Tsigane", en grec médiéval Athinganoi, désignait à l'origine une secte orientale de devins et magiciens ambulants, se réclamant du prophète Melchisédès et bien entendu sans aucun rapport avec les Rroms. Cette secte s'estimait "pure" et refusait le contact physique avec les autres gens — d'où son nom, qui signifie "intouché". Combattue par les empereurs et l'église byzantins, elle disparut vers l'an 1000 — alors même que les Rroms quittaient l'Inde, mais ce nom leur fut transféré par les gens simples, sur la base de vagues analogies et un peu de manière insultante, lorsque quelque deux cents ans plus tard les Rroms parvinrent dans l'Empire Byzantin. Le mot "tsigane" n'a cessé d'accompagner les Rroms dans toute l'Europe, y compris sous la forme Cigain en ancien français, mais en réalité ce vocable vague désigne, selon le contexte, soit les 4 % de Rroms non implantés en un lieu fixe, soit à la fois ceux-ci et les quelques groupes à mode de vie mobile mais d'origine non indienne (Travellers celtes, Yéniches germaniques etc...) ou même sédentaires (Evgjits, Beás etc...), soit encore tous ces derniers joints à l'ensemble des Rroms, indépendamment de leur mode de vie. Une telle imprécision, ajoutée au fait que "tsigane" est injurieux dans de nombreuses langues explique pourquoi le mot "Rrom", par lesquel les intéressés se désignent eux-mêmes, lui est préféré pour désigner ce peuple d'origine indienne caractérisé par l'usage ou le souvenir d'une des formes de la langue rromani.

        Ǒ "Gitan" qui, comme l'anglais "Gypsy", est une forme populaire corrompue d'Egyptien, a été donné aux Rroms également dans l'Empire byzantin, mais il désignait à l'origine, au IVème siècle, une vague de véritables Egyptiens, des militaires selon un document trouvé récemment au Vatican, qui auraient fait souche en Anatolie et surtout dans les Balkans, adoptant la langue de leurs épouses locales. Il semble que les Ashkalis et les Evgjits soient les derniers témoins de cette population. Lorsque huit siècles plus tard les Rroms arrivèrent, eux aussi du côté de l'Orient, les paysans réactivèrent ce nom d'Egyptiens pour l'appliquer aux nouveaux arrivants. Bien plus tard, ces derniers découvrirent que cette origine mythique leur était favorable dans leur intégration en Europe et c'est là qu'elle éclipsa la véritable origine indienne. Aujourd'hui, "Gitan" (venu en français par l'espagnol "Gitano") désigne uniquement les descendants des Kannaujis parvenus dans la péninsule ibérique par voie de terre en Europe — mais aussi revenus en France pour fuir les persécutions ou ayant essaimé vers le Maroc et surtout l'Amérique latine. Appliquer ce mot à des Rroms d'Europe de l'est, comme le font de nombreux journalistes, est un non-sens. Quant à "Gypsy", il devrait ne désigner que les Rroms des Iles britanniques, mais dans la pratique il est l'équivalent anglais de "tsigane", tout aussi flou et ambigu que lui.

 

        On voit ainsi la profonde différence de sens entre les noms d'origine rromani et ceux d'origine grecque : les premiers désignent des descendants des Kannaujis, les autres tout ou partie de ceux-ci avec en plus des populations ayant divers liens lâches, toujours plus superficiels qu'essentiels avec eux. Il convient d'ajouter encore les noms de "Bohémiens" (à l'origine Rroms ayant transité par les terres tchèques, la Bohème), "Hongrois" (aux yeux des Rroms ayant perdu l'usage du rromani, tout Rrom parlant cette langue, même s'il vient de Grèce ou de Lituanie est "Hongrois"; beaucoup appellent même le rromani du "hongrois") et "Yougoslaves" ou "Roumains", correspondant à deux vagues récentes d'arrivée en France — comme si le terme de Rrom était injurieux et devait être remplacé par l'euphémisme d'un nom de ressortissant national...

 

        On a donc à l'heure actuelle trois grands groupes : les Rroms proprement dits en Europe orientale, centrale et balkanique, mais aussi en Turquie, puis les Sintés dans les pays germaniques, l'Italie du nord et la France, ceux qui sont passés par l'Allemagne se présentant comme "Manouches" en français, et enfin les Kalés, ou Gitans, surtout andalous et catalans, dans la péninsule ibérique, en France et l'Amérique latine. Le problème est que le mot "Rrom" désigne non seulement le premier de ces trois groupes aussi l'ensemble des trois, ainsi que les Kaalés de Finlande. Or, depuis peu, le vieux mot "Romanichel" semble refaire surface pour désigner l'ensemble des Rroms, Sintés et Kalés. Pourtant, cette appellation est si chargée d'insulte qu'on la voit mal s'imposer — même si certains noms de peuples, aujourd'hui tout à fait convenables, étaient à l'origine offensants, comme Turc ou Kanak.

 

        Les relations de ces groupes à un mode de vie mobile ne touchent que 4 % d'entre eux. Sédentaires, et même citadins au départ de l'Inde, les Rroms ont dû s'accommoder en raison de persécutions récurrentes d'une disposition particulière à la mobilité en quête de conditions de vie acceptables. C'est ce qui se passe de nos jours avec certains Rroms d'Europe de l'Est fuyant vers l'Ouest à la recherche d'un nouveau point de vie sédentaire, ceci en raison de la recrudescence d'un racisme sans pitié dans leurs pays. Or, il se trouve que depuis des siècles certains (entre autres de nombreux Manouches) ont si bien adapté leur mode de vie et leurs professions à cette mobilité qu'elle est devenue un élément fondateur de leur culture. Même si ceci n'est vrai que pour 4% environ au niveau européen et ne constitue donc pas un élément représentatif de l'ensemble des descendants des Kannaujis, ce pourcentage est plus élevé que par exemple chez les Danois ou les Basques et, à ce titre, le droit à la libre mobilité, tel qu'il est défini en toutes lettres par l'article 13 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme fait partie des revendications des institutions rromani.

 

        Il ne faut pas oublier qu'il existe un important contingent de "Gens du voyage" ou "Voyageurs" qui ne sont pas Rroms, comme les forains, les Yénisches ou Barenqre, les Travellers irlandais (encore parfois appelés Tinkers "rétameurs"), les Mercheros (ou populairement Quinquis, de "quincalleros"), les Camminanti de Sicile, ainsi que des sédentaires, en Europe de l'Est, comme les Beás, les Roudaris, les Ashkalis, les Evgjits etc... petits groupes sans territoire, tous catalogués par approximation "tsiganes" par les paysans locaux. L'un des problèmes est que tous ces noms circulent de bouche en bouche, sans véritable distinction — car, il est vrai, pour le commun des mortels, par exemple pour un immigré de Seine Saint-Denis ou un plombier de l'Indre, cette distinction ne présente aucun intérêt pratique. De leur côté, les divers groupes Rroms, notamment en France, ont tendance à se présenter à un interlocuteur avec l'étiquette dont ils croient qu'elle sera la mieux perçue sur le moment, la même personne se désignant dans la conversation tour à tour comme Gitan, Manouche, Tsigane et Gens du Voyage ou d'autres encore, ce qui réinjecte dans le savoir public la confusion rampante et même la confirme, comme provenant de source sûre, puisque des intéressés eux-mêmes. Or, le racisme aime la confusion, comme le loup aime le brouillard, et il est indispensable que journalistes et enseignants tentent de redonner aux mots leur histoire et leur signification.

JG